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On n’est pas tous pareil !

Prise en compte des différences cognitives pour un meilleur accès au savoir.

Ariel Conte, psychanalyste, est président-fondateur de l’association Coridys depuis 1994. Suite aux problèmes de sa fille qui n"™apprenait pas à lire, il s’implique particulièrement dans le milieu associatif venant en aide aux parents d’enfants handicapés. Devant le constat d’un solide cloisonnement entre les mondes de l"™éducation, de la psychanalyse et de la médecine, il a œuvré en direction du regroupement des professionnels afin de les faire communiquer entre eux...

HandiMarseille : Bonjour, est-ce que vous pouvez vous présenter à nos lecteurs ?
Ariel Conte. - Je suis psychanalyste retraité, président de l’association Coridys. Je suis Président-fondateur de cette association depuis 1994, j’ai été aussi vice-président de Droit Au Savoir [1], dont je suis encore administrateur, et c"™est à ce titre que j"™ai coordonné le récent numéro de la revue Réadaptation consacré aux troubles cognitifs [2]. J’ai des activités aussi dans le handicap, au niveau du département, je siège à la MDPH et je suis le président de Parcours Aix.

H. - Vous êtes psychanalyste de formation... Comment vous êtes-vous tourné vers la psychologie cognitive ?
A.C. - Alors, c’est toute une aventure, parce que c’est une des raisons qui m’ont fait créer l’association : à l’époque tout le monde pensait que les problèmes d’apprentissage, les dyslexies, c’était des problèmes psychologiques. Moi, j’ai fait confiance à mes collègues qui m’ont conseillé, pour ma fille qui n’apprenait pas à lire, de faire une psychothérapie ; ça nous a valu de perdre quatre ans et de nous retrouver avec une gamine de 11 ans totalement illettrée. C’est à partir du moment où l’on est passé par le circuit associatif qu’on a découvert de bonnes prises en charge et la vraie nature de ce trouble, qui n’est pas du tout psychologique, mais neurologique.
On s’est aperçu que beaucoup de familles galéraient pour la même raison que nous, par manque d’informations, par entêtement du monde professionnel, donc on a décidé de créer une association qui s’est voulue complémentaire des associations de parents qui existaient déjà à l’époque.
Mais on a créé quelque chose de plus large, sur l’ensemble des dysfonctionnements neuropsychologiques, parce que notre vice-présidente, qui est neuropsychologue, nous a expliqué très vite qu’il n’y avait pas de cloisonnement entre ces troubles et qu’on a rarement une dyslexie ou une dysphasie isolée. Donc, pour s’occuper vraiment de tout ce qui concerne le fonctionnement cérébral, ce qui est dans la loi maintenant depuis 2005, au niveau de la déficience cognitive ; ça recoupe un petit peu le terme de dysfonctionnement neuropsychologique.

H. - Donc c’est par votre fille que vous avez été amené à créer Coridys ?
A.C. - Oui, c’est une histoire habituelle. Les personnes qui créent des associations, en général, c’est parce qu’elles ont une expérience au niveau de leurs enfants.

H. - Étant donné que vous êtes psychanalyste, ça aurait pu être un second intérêt en psychologie.
A.C. - Je sais que ça m’a valu d’être vraiment en grande difficulté avec mes collègues psychanalystes et aujourd’hui encore, on a énormément de retours des parents qui perdent des années dans les circuits CMPP etc ; donc on a un vrai problème de cloisonnement idéologique. C’est la représentation de l’être humain qui n’est pas la même.
Par contre je crois qu’il serait très dommage de passer du "tout-psy" au "tout-neuro" : on a certainement besoin de psychanalystes, mais il va falloir du temps. Si on prend l’exemple de l’autisme, on sait maintenant que ce sont des dysfonctionnements cérébraux, là aussi. Mais comme c’est en grande partie un trouble de la relation aux autres, c’est vrai que l’histoire de la famille ou des parents n’est pas indifférente. Les parents ont tellement entendu d’horreurs dans les circuits psychanalytiques qu’ils ne veulent plus rien savoir de ce côté-là et c’est très dommage, parce que ça pourrait les aider.
C’est vrai aussi qu’à partir du moment où je me suis intéressé à la neuropsychologie (je me suis formé sur le tas), j’ai commencé à repérer des lésions cérébrales chez mes patients adultes, ça m’a fait réfléchir.
Mais ce qui m’étonne vraiment, depuis bientôt 17 ans, c’est l’ampleur du problème sur lequel on a travaillé et le mal qu’on a eu à faire avancer les choses.

H. - Dans un de vos articles sur les handicaps cognitifs [3], vous insistez sur le fait qu’ils doivent être mieux définis pour pouvoir être pris en compte correctement.
A.C. - Tout à fait. On dit que pour le handicap mental, psychique et cognitif, il y a très peu de chiffres, parce qu’il n’y a pas de consensus sur la définition.
En fait les gens qui connaissent vraiment le problème sont d’accord entre eux, même s’il y a encore des gens qui sont dans le circuit psychanalytique et qui sont dans une autre vision des choses. On le voit même dans les classifications, puisque la loi de 2005 est articulée à la CIF, la classification internationale de l’OMS.
Mais en France on a encore pas mal d’établissements médico-sociaux, justement du côté des CMPP, des ITEP, qui se réfèrent à la classification française des troubles psychiatriques, qui est une exception française. C’est vrai que tant qu’on ne parlera pas un langage commun, ça posera des problèmes, surtout quand on y réfléchit et qu’on voit comment fonctionne la MDPH, qu’on voit dans quel état arrivent certains dossiers. S’il n’y a pas un vocabulaire commun, on ne voit pas comment on peut instruire la demande et ouvrir les droits des usagers. De la même façon, si on n’a pas un langage compréhensible par les enseignants ou par les chefs d’entreprises, on ne voit pas très bien comment on peut faire des adaptations scolaires ou des adaptations du poste de travail. Ces questions de définitions sont fondamentales.

H. - Quand vous dites "L’état dans lequel arrivent les dossiers à la MDPH", de quel état parlez-vous ?
A.C. - La plupart du temps, d’après ce que j’ai pu voir (en particulier pour les enfants), il n’y a pas les éléments qui peuvent servir aux équipes techniques pour instruire les dossiers. C’est-à -dire que chacun a son vocabulaire, sa façon d’expliquer les choses. Et puis le diagnostic est quelque chose d’important mais il est quelquefois très "œpoétique" justement ; ce qui manque c’est les éléments pour décrire la situation concrète de handicap, parce que c’est là -dessus que doit se prononcer la commission. Et là , on a encore, trop souvent, uniquement une entrée médicale.

H. - La CIM-10 et le DSM-IV ne sont pas utilisés du tout pour la définition des troubles ?
A.C. - Le texte de référence pour le diagnostic est effectivement la CIM-10, et il y a une correspondance avec le DSM-IV. Ce sont des documents de référence, mais en tout cas pas, comme je vous disais tout à l’heure, la classification française des troubles psychiatriques qui est assez obsolète. Ils ont essayé de la moderniser un peu, mais il y a encore des concepts, comme névrose, psychose, hystérie, etc... qui sont des choses intéressantes en psychanalyse, mais qui n’ont aucun pendant scientifique.

H. - Quelles sont les actions de votre association, et à quel public vous adressez-vous ? Plutôt aux parents ou aux enfants ?
A.C. - On a répondu, au départ, à des besoins urgents. Comme je vous le disais, on s’est situé en complémentarité des associations de parents et donc au départ, on s"™est occupé des enfants et adolescents souffrant de troubles des apprentissages. Parmi nos membres, nous avions plus de 80 % de professionnels. On a essayé de regrouper les professionnels et de les faire communiquer entre eux... On ne se représente pas aujourd’hui ce que ça pouvait être à l’époque. Il y avait une cloison absolument étanche entre le monde, par exemple de l’éducation, de l’illettrisme, de la psychanalyse et celui de la médecine, de la neurologie. Donc l’une des premières choses qu’on a faites, c’est réunir les documents existants.
On a créé le premier site internet dans le domaine. C’était en 1996... Le site a fonctionné, on a eu très vite 1000 visites par jour : il y avait un vrai besoin.
Donc un des buts de l’association ça a été de faire passer l’information, la deuxième chose ça a été de faire parler entre eux les professionnels, la troisième ça a été de faire avancer les choses au niveau des ministères. J’avais rencontré deux inspecteurs à l’Inspection Générale des Affaires Sociales, ils m’ont dit "C’est simple, il faut faire un groupe de travail interministériel, publier un rapport et à ce moment-là on pourra agir".
À l’époque, ni la Santé, ni l’Éducation Nationale ne voulaient bouger, donc avec nos petits moyens on a rassemblé les spécialistes du domaine, les associations qui étaient intéressées... l"™Association Française de Pédiatrie Ambulatoire, la Fédération Nationale des Orthophonistes, etc. Et on a essayé de construire ce fameux rapport. On a eu énormément de mal ; on a eu des querelles d’experts, j’avais essayé de faire en sorte qu’on ait vraiment toutes les tendances, mais pour faire parler ensemble des psychanalystes et des neuros purs et durs, on a abouti à des clashes. On n’a pas pu aboutir au rapport espéré... mais on a eu quand même une chance à l’époque, c’est qu’il y avait dans ce groupe une neuropsychologue et psychomotricienne qui négociait le statut des psychomotriciens avec le Haut Conseil de la Santé Publique, donc elle leur a parlé de ce qu’on faisait et ils nous ont proposé assez vite de publier les articles qui étaient prêts, dans la revue du haut conseil de la santé publique et c’est sorti en 1999. Le titre était "Trouble des apprentissages, problèmes de santé publique ?". Ça a été un peu la première reconnaissance officielle.
Voilà . Donc, dans notre association, pendant très longtemps on a surtout fait de l’information, de l’accueil, de l’orientation des parents. Puis on a commencé à faire des formations, à faire des petits ateliers avec les parents, les enfants.

H. - La formation, c’est pour quel public ?
A.C. - Surtout pour les enseignants, parce que là , il y a vraiment une demande. C’était très important, mais on a organisé aussi la première formation de l’association de pédiatrie ambulatoire à l’époque. Une fois qu’on leur a donné les contacts ils ont pu le faire par eux-mêmes. Mais au niveau des enseignants, on est actuellement sur le Plan académique de formation et on a une convention avec le Rectorat à Paris, et il y a vraiment une forte demande de formation.
Depuis trois ans, on a un directeur qui est psychologue cognitiviste, et qui a recruté une équipe de psychologues de la même formation que lui. Il fait maintenant des entretiens d’orientation, il reçoit des familles qui sont complètement perdues.
En fait, on essaie de modéliser ce qui manque. Par exemple, le Plan d"™Action pour les enfants souffrant de troubles du langage s"™est traduit par la mise en place de centres référents hospitaliers dans lesquels il y a six mois, un an, dix-huit mois d"™attente, et puis, ensuite, aucun suivi social des familles et un accès très difficile aux prises en charge. C"™est-à -dire qu"™on les oriente vers le libéral, et en libéral, il y a l’orthophonie qui est remboursée, l’orthoptie... mais la psychologie cognitive, la neuropsychologie ne le sont pas, la psychomotricité non plus. Donc les familles sont vraiment dans la panade, et surtout ça ne sert à rien de faire un bilan si personne n’explique, aux parents et aux enseignants, ce que ça veut dire. Donc on essaie de le faire : on fait des ateliers de remédiation cognitive, c’est-à -dire qu’on propose une série de dix ou onze ateliers aux enfants et aux adultes qui vont s"™occuper de domaines complémentaires aux rééducations.
L’orthophonie répond à une partie du problème, mais le travail sur la mémoire, sur l’attention, sur les fonctions exécutives n’est en général pas fait et on peut travailler avec les gens là -dessus. On peut aider les enfants à comprendre leurs points faibles et leurs points forts, et à trouver les bonnes stratégies, à l’école par exemple, ou au travail pour les adultes. On propose des bilans cognitifs et là , c’est un besoin énorme puisque dans les hôpitaux, il y a des listes d’attente, on n’est pas toujours très bien reçu. Il y a des cabinets libéraux mais qui sont très chers, donc on essaie actuellement de faire un système un petit peu coopératif : on demande une participation aux familles et on essaie d’avoir le maximum de subventions etc, pour que ce ne soit pas trop cher.
L’équipe que nous avons constituée est capable de répondre aux enfants qui ont des troubles d’apprentissage, mais on a reçu des enfants déficients intellectuels et les bilans sont très intéressants pour eux aussi. On travaille beaucoup avec l’Association Française des Traumatisés Crâniens (l’AFTC), on fait les bilans pour les traumatisés crâniens adultes, des ateliers. Sur le Var on a une équipe qui travaille aussi avec les personnes âgées.
Le seul problème, c’est qu’il faut arriver à convaincre les pouvoirs publics de pérenniser ce qu’on expérimente et ce qu’on modélise, en leur expliquant que si on veut utiliser les moyens classiques du médico-social pour un problème comme celui-là , où la démographie est énorme, on va faire exploser les budgets. Donc on propose des choses simples qu’on a expérimentées et qui marchent, et là , depuis plusieurs années on essaie de créer des centres de ressources, comme il en existe pour la surdité ou pour l’autisme etc.

H. - En dehors des maladies génétiques qui peuvent les causer, les troubles cognitifs peuvent-ils être héréditaires ?
A.C. - Pour les troubles les plus répandus, du type dyslexie, c’est une configuration du cerveau particulière pour des raisons génétiques. On a des familles de dyslexiques, de dysphasiques... Mais on va avoir des degrés différents de troubles et on peut avoir, par exemple, un enfant dyslexique sévère, une sœur qui va être dyscalculique précoce, sa grand-mère dyscalculique etc. C’est très très fréquent.

H. - Par quoi sont causés les troubles "DYS" ? Les zones de traitement de l’information dans le cerveau ont-elles des lésions ?
A.C. - Alors ce ne sont pas des lésions, c’est un développement anormal. Avant la naissance, il y a une période où les neurones migrent vers la surface du cerveau et normalement, ils doivent diminuer en nombre pour que les frayages se fassent.
On sait que chez une partie des dyslexiques, ces cellules restent trop nombreuses. Donc les frayages ne se font pas comme il faut, et les dernières recherches génétiques confirment cette hypothèse, qui est quand même vieille d’une quarantaine d’années. C’est Galaburda qui avait étudié des cerveaux d’anciens dyslexiques et qui s’était aperçu de ces amas de cellules trop nombreux. Mais on s’aperçoit qu’il y a aussi des problèmes au niveau de l’orientation des lettres, les inversions etc.
Ce qui est très frappant, c’est que sur environ 150 familles reçues l’an dernier, il y en a près de 40% qu’on a orientées vers les orthoptistes parce que, si on sait que, la plupart du temps, pour les troubles de lecture, il y a un problème de segmentation du langage qui se fait mal, on s"™est aperçu qu"™un grand nombre d"™enfants avait aussi des problèmes neurovisuels. L’orthophonie ne suffit pas, on a besoin d’orthoptie par exemple.
Le diagnostic médical permet de situer à peu près les choses au niveau de l’origine d’un trouble, mais il n’explique rien sur son fonctionnement. La démarche cognitive s’intéresse plutôt au fonctionnement sous-jacent : on s’aperçoit que pour certains dyslexiques, il peut y avoir un problème de mémoire ou un problème de programmation. On oublie souvent que les gestes, c’est quelque chose que nous apprenons. La parole et la vision sont aussi liées à des programmations de gestes, (saccades oculaires ou mouvements des muscles buccophonatoires etc...). Donc, il s"™agit souvent de problèmes très complexes et multifactoriels.s.

H. - On a l’impression qu’on connaît tous au moins une personne dyslexique dans notre entourage... C’est très fréquent ?
A.C. - Oui, ce qui m’a étonné, c’est à quel point l’Éducation Nationale niait le problème, il y a encore une quinzaine d’années. Mais il y a pas mal de gens dans le milieu de l’Education Nationale qui ont encore peur de la médicalisation de la difficulté scolaire.
Des chiffres sur la région on commence à en avoir. À la Journée des Dys l"™an dernier, des chiffres ont été donnés. Les enfants souffrant de Troubles des Apprentissages suffisamment graves pour avoir une reconnaissance MDPH, étaient 1400 à la rentrée 2008, et déjà 1800 à la rentrée 2009 : c’est-à -dire le quart des enfants reconnus handicapés par la MDPH.
Si on se base sur les travaux de la commission Ringard qu"™avait réunie Ségolène Royal - et Jean-Charles Ringard a été extrêmement prudent dans les chiffres qu"™il a pu trouver - il indiquait 4 à 6% de la population concernée par un trouble du langage. Tous n’ont pas des troubles graves nécessitant une reconnaissance formelle du handicap, mais ils ont tous besoin d’aménagements. C’est-à -dire que ces gamins-là risquent l’échec scolaire s’il n’y a pas un minimum d’aménagements. Si vous prenez 5% de la population sur la région PACA, premier, second degré ça fait 45 000 gamins... La surdité ou le mutisme c’est 1 sur 10 000.

H. - Et votre fille, comment s’en sort-elle maintenant ?
A.C. - Elle a 27 ans. Et c’est intéressant avec le recul, de voir qu’à l’époque, la vision était très médicale, on nous disait "On identifie le trouble, on va faire une rééducation intensive et après elle va reprendre le circuit normal". Avec le recul, on voit que ce n’est pas vrai, que dans des cas sévères comme le sien, c’est un handicap durable et qu’à l’époque on ne s’est pas assez occupé de la compensation du handicap.
Aujourd’hui elle a toujours d’énormes problèmes pour l’orthographe et la lecture, mais ce n’est pas ce qui la gêne le plus. Ce qui va la gêner, c’est des problèmes de mémoire et d’attention, les doubles tâches, pouvoir sortir sans se perdre. Elle vient de refaire un bilan pour la reconnaissance de travailleur handicapé, et l’orthophoniste de la Timone s’est aperçu que la progression au niveau du langage était minime. Hors elle a fait quatre ans d’orthophonie avant de rentrer aux Lavandes, neuf heures de rééducation pendant trois ans aux Lavandes et elle a été suivie encore une heure toutes les semaines jusqu’à l’âge de 18 ans ! Tout ça pour un gain minime, alors qu’il aurait fallu lui apprendre à se servir des logiciels de dictée par ordinateur, etc.
Et c’est vrai que l’évolution technique se fait maintenant de façon tout à fait étonnante. Je vous parlais de ses problèmes d’orientation : si elle doit aller régulièrement quelque part, il faut l’accompagner 3-4 fois avant qu’elle sache faire le chemin. Je lui ai trouvé récemment un GPS audio qui sert pour les aveugles : elle a une géolocalisation quand elle sort de chez elle, elle dicte l’adresse où elle veut aller et il y a un réglage, soit en voiture, soit à pied et elle peut faire le chemin seule. Encore une fois, je crois qu’on s’est beaucoup trop occupé de vouloir rééduquer, il y a certainement une possibilité de réduire le handicap et c’est vrai que maintenant que le dépistage est plus précoce, on a plus de chances avec la rééducation, on n’a pas eu le temps d’installer de nouveaux modes de compensation, et les enfants sont moins cassés psychologiquement... mais c’est vrai que cette notion de compensation du handicap est fondamentale.
Je crois que notre fille ne se remettra jamais des années de maltraitance scolaire. Elle a quitté le collège en 3ème avec aucun acquis scolaire, enfin elle avait un niveau 5ème, en gros. Et elle a un bon niveau d’intelligence !

H. - Comment est-ce qu’on peut repérer les troubles cognitifs ?
A.C. - On va repérer un décalage. Quelquefois c’est un simple retard que les enfants ont à rattraper... Pour les problèmes de langage écrit, en général il y a un trouble du langage oral avant, donc quand le langage ne se met pas en place, on peut tout de suite s’en rendre compte. Et puis l’orthophoniste peut faire quelque chose même si on ne pose pas tout de suite un diagnostic.
On va repérer aussi tout ce qui est troubles psychomoteurs, dyspraxie etc... : un enfant qui a du mal à se servir des ciseaux, qui n’arrive pas à dessiner normalement ou à lacer ses chaussures à l’âge auquel on le fait habituellement, à s’habiller, etc... Ça se repère très tôt aussi.
S’ils sont un peu avertis, les pédiatres, les parents, les enseignants vont pouvoir repérer très tôt les difficultés.

H. - Et chez l’adulte ?
A.C. - Chez l’adulte, le problème c’est qu’ils ont souvent compensé ou caché les choses. On a pas mal d’adultes qui viennent, qui ont un très bon niveau d’intelligence et ont réussi à surnager à peu près, mais se rendent compte qu’il y a des choses qui ne collent pas. Ils demandent à faire un bilan pour objectiver ce qui ne va pas. C’est assez fréquent.
On a eu une réunion il y a quelques années avec Cap Emploi et le Centre Richebois : ils s’étaient aperçus que beaucoup de gens qui ont fait un métier manuel, qui n’en peuvent plus et qui demandent un reclassement au titre du handicap, ont fait un bilan. Et qu’une grande proportion sont des personnes qui n’ont pas d’acquis scolaires parce qu’ils ont eu des troubles comme ça, jamais révélés. Ça remonte déjà à quatre ou cinq ans, cette réunion... On évaluait à 1100, dans les Bouches-du-Rhône, le nombre de gens inreclassables pour ces raisons-là . Identifiés. C’est considérable.
Après, quand ce sont des traumatisés crâniens par exemple, ils n’ont pas forcément conscience de leurs difficultés, ça amène d’autres problèmes. On a vu ça... À la demande de l’AFTC, on a fait un groupe avec ceux qui ont eu un trauma crânien et que la préfecture autorise à conduire à nouveau. On se rend compte souvent qu’ils n’en sont pas capables, et eux n’en ont pas forcément conscience (dans les cas d’héminégligence par exemple).

H. - Quand parle-t-on de handicap cognitif ? Faut-il que le trouble soit permanent pour être qualifié de handicap ?
A.C. - C’est une bonne question parce que des difficultés cognitives, on en a tous. Ça nous arrive à tous de nous dire "Mais où est-ce que j’ai mis mes clés ?", de ne pas se rappeler d’un truc, de se perdre. On a tous des petits dysfonctionnements.
C’est quand on arrive à un certain niveau de difficulté qu’on va se retrouver en situation de handicap réel. Et ça va dépendre beaucoup de l’environnement aussi. Pour les enfants dyslexiques ou autre, le plus gros handicap, pendant longtemps, ça a été l’incompréhension de l’école.
On parle de handicap quand, par rapport à la vie quotidienne, on va se retrouver en situation de handicap. Ne pas arriver à apprendre à lire ou avoir une difficulté au niveau du langage oral nuit au fait de pouvoir échanger ; avoir des problèmes de mémoire, c’est très handicapant... Les problèmes d’attention, on voit par exemple ça avec le TDAH (Trouble Déficit de l’Attention, avec ou sans Hyperactivité) : ce sont des gens qui sont dans une difficulté très importante.
Ceux qui sont hyperactifs : c’est mal supporté par l’entourage, et quand ils ont simplement un trouble de l’attention, ça peut être redoutablement handicapant, je crois qu’on ne mesure pas ce que c’est que l’attention... On a l’habitude de dire "Fais attention", mais être incapable de se concentrer sur quelque chose sans être distrait par le premier bruit, ça empêche totalement de travailler en classe. Je connais un garçon qui a du être descolarisé parce que le fait même d’être en groupe le distrayait trop !
Et puis il y a des troubles de la programmation... Je connais une famille qui a adopté une petite fille qui a des troubles de l’attention et de la programmation très importants. Elle, elle a eu besoin d’un médicament très particulier pour les troubles de la programmation. Sans ce traitement, à la piscine elle se noie... ! Avec le traitement, elle peut programmer l’enchaînement des gestes, autrement elle ne peut pas. Le handicap au quotidien peut être impressionnant.

H. - Quelles sont les spécificités des handicaps cognitifs par rapport aux autres types de handicap ?
A.C. - Une des grandes difficultés, c’est qu’ils sont invisibles, les sourds ont connu ça et ont eu des problèmes pendant des siècles à cause de ça... C’est aussi à réfléchir en termes d’accessibilité. L’accessibilité pour le cognitif, ça va être la formation des enseignants et des AVS, et là on est très loin du compte, parce que scolariser un enfant sourd, autiste ou avec des troubles d’apprentissage importants, ça demande une formation technique extrêmement pointue des enseignants. L’Éducation Nationale n’a pas les moyens et sous-estime les besoins.
On a signé la convention de l’ONU sur le handicap qui est contraignante pour la France et si on veut être conforme, il va falloir que l’on rende l’école accessible à ceux qui en ont besoin.

H. - Les méthodes et traitements mis en place sont-ils efficaces ?
A.C. - Il y a une marge de progrès importante. Il y a plein de méthodes miracles qui existent, comme chaque fois où il y a des besoins qui ne sont pas couverts ; ce qui est extraordinaire c’est que ces méthodes miracles, au début, elles marchent, parce qu’il y a un effet placebo... On rend une place aux parents, on les rend acteurs de quelque chose, l’enfant est soutenu psychologiquement donc il y a un mieux pendant un temps. Mais quand on regarde de prés, ça ne tient pas la route. Et il y en a plein, la kinésiologie, Tomatis, Ron Davis... La posturologie également, il y a eu tout un truc, un centre qui s’est ouvert à Paris, disant que les dyslexiques souffrent tous de déficience posturale...

H. - Qu’est-ce que vous conseilleriez à des parents qui viendraient vous voir, en soupçonnant leur enfant d’avoir des troubles cognitifs ? Faire des tests ?
A.C. - Alors, oui. Dans un entretien un peu approfondi avec un spécialiste, on arrive à cerner le problème. C’est ce que fait notre directeur, en 1h30/2 heures on arrive à comprendre un peu et à faire des hypothèses. Après il faut les vérifier, donc on peut faire un bilan cognitif qui va passer en revue la mémoire, l’attention, etc. Et puis on va demander aux différents spécialistes ce qu’ils en pensent, le psychomotricien pour la coordination motrice, l’orthoptiste selon comment l’enfant tient sa feuille pour dessiner, l’orthophoniste pour voir le langage et avec l’ensemble... On a vraiment besoin de tous ces spécialistes, et il faut évaluer l’environnement aussi. Et puis là on a assez vite une idée de ce qui se passe.
C’est vrai que le plus tôt possible, il faut faire un diagnostic ; c’est dommage que ce ne soit pas plus facilement accessible aux familles.

H. - Dans votre interview pour Doctissimo [4], vous dites que plutôt que d’organiser des dépistages généralisés, il vaudrait mieux se concentrer sur les groupes à risque. Quels sont-ils ?
A.C. - On peut les repérer assez vite. Par exemple, pour les problèmes de lecture, une des conclusions de l’expertise collective de l’INSERM s’est basée sur ce qu’on peut faire au niveau de l’entraînement phonologique, puisque pour la majorité des enfants qui n’arrivent pas à apprendre à lire, c’est simplement qu’ils n’arrivent pas à entendre les sons qui composent le langage. C’est le propre des dyslexiques ou apparentés.
On s’est aperçu qu’on pouvait faire un entraînement en grande section de maternelle ou en CP, simplement par des jeux de langage, avec des dessins, de la segmentation, des rimes, etc. Il y a des enfants qui vont être des futurs dyslexiques là -dedans, mais il y a aussi des enfants qui vont manquer de stimulation au niveau du langage oral dans leur milieu et qui auront aussi besoin de ça. Si on fait un entraînement renforcé avec ceux qui sont vraiment en difficulté, on va passer de 16/17 % d’enfants en difficulté d’apprentissage de la lecture, à 2% qui auront vraiment besoin d’orthophonie. On voit le rôle de l’école, c’est considérable.
Donc, là , on peut repérer les enfants à risques. On va les repérer à trois ans parce qu’ils auront des troubles du langage oral. Après pour le côté moteur, ça va être la même chose, de petits exercices extrêmement simples. Le rôle des médecins scolaires est fondamental, les parents et les enseignants vont repérer, mais le dépistage c’est les médecins scolaires, les psychologues scolaires ou les médecins de PMI [5] maintenant... Sur les Bouches-du-Rhône, des outils ont été faits pour les médecins de PMI.

H. - Que diriez-vous pour conclure ?
A.C. - Il y a une idée à faire passer. J’en parlais tout à l’heure : on s’est aperçu que d’aménager la ville pour les fauteuils roulants, ça changeait la vie des personnes âgées, des parents avec des poussettes... Je pense qu’on va assister à une véritable révolution dans l’Éducation Nationale. On va sortir d’une croyance à laquelle l’Éducation Nationale s’accrochait depuis longtemps, selon laquelle on est tous pareils. On va s’apercevoir qu’on a des profils cognitifs différents et qu’avec un peu de souplesse, on va pouvoir permettre à une population beaucoup plus importante d’accéder au savoir.

Notes

[1] Droit Au Savoir promeut et soutient la scolarisation au-delà de 16 ans et la formation professionnelle des jeunes en situation de handicap.
http://www.droitausavoir.asso.fr/

[2] http://www.onisep.fr/lettrerea/

[3] http://www.coridys.asso.fr/pages/br...

[4] http://www.doctissimo.fr/html/psych...

[5] PMI : service de Protection Maternelle et Infantile. Service dirigé par un médecin, comprend des personnels qualifiés notamment dans les domaines médical, paramédical, social et psychologique. Le service PMI est chargé d’assurer la protection sanitaire de la famille et de l’enfant.
Il organise notamment des consultations et des actions de prévention médico-sociale en faveur des femmes enceintes et des enfants de moins de 6 ans.

Voir en ligne : Association CORIDYS - troubles et handicaps cognitifs


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Aide à domicile depuis 7 ans, Joëlle ne prend pas de vacances cet été, en effet le travail ne manque pas ! Elle nous brosse un tableau plutôt sombre des vacances à domicile que passent les personnes âgée et/ou en situation de handicap chez qui elle (...)

2. Vacances ou lutte contre l'ennui ?

Vacances ou lutte contre l’ennui ?

Pas facile de lutter contre l’ennui quand on ne part pas en vacances. Thomas essaie au maximum de sortir voir ses amis et de faire des activités de loisirs, mais les occasions sont rares notamment à cause de la distance. Pourtant, échanger, (...)

4. Une vie de couple bouleversée par un accident

Une vie de couple bouleversée par un accident

"Il s’est mis dans la peau de la victime et ça a été très dur à gérer. Il s’est senti un peu mis à l’écart d’une vie sociale et professionnelle. Et ça a été difficile pour nous parce qu’il passait par des moments d’abattement, de révolte qui retombaient sur (...)

3. Laissez nous nous aimer !

Laissez nous nous aimer !

Handicap ou pas, Isabelle et David se sont plu tout de suite. "Il aurait marché cela ne m’aurait pas dérangé" lance t-elle avec humour. En neuf ans de relation, ils ont appris à s’aimer de plus en plus, de mieux en mieux, à être à l’écoute l’un de (...)

2. On ne voit bien qu'avec le coeur...

On ne voit bien qu’avec le coeur...

"On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux." Patrick et Marguerite sont d’emblée touchés l’un par l’autre, pas besoin d’en passer par un jeu de séduction. Si leur situation de handicap commune a favorisé leur rencontre et (...)

1. Vivre ensemble, rien de plus

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En couple depuis sept ans, Céline et Yonathan souhaitent à tout le monde le bonheur de s’aimer comme ils s’aiment. L’un à Nancy, l’autre à Marseille, la relation à distance finit par leur peser, bien plus que leur handicap qui paraît lourd à leur (...)

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