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Le portail du handicap à Marseille

« La vieillesse est par elle-même une maladie »

(Térence)

Dans le cadre de la préparation du dossier mensuel consacré aux personnes âgées, nous avons eu la chance de rencontrer une aide-soignante, une dame dynamique, avenante, souriante qui travaille dans une maison de retraite marseillaise auprès des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.
Plusieurs fois pendant l’entretien, nous avons été touchés par les propos et le professionnalisme de notre interlocutrice, et émus par son humanité. Plusieurs années d’un travail complexe et très souvent ingrat n’ont pas changé son regard sur le métier. Un métier qui demande d’être à la fois professionnel et en même temps humain. Elle est toujours fascinée par la rencontre, riche en émotions, avec autrui dépendant et fragile.

Handimarseille : Est-ce que vous voudriez vous présenter ?

A.S : Je suis aide-soignante.

H : Depuis combien de temps faites-vous ce métier ?

A.S : Ça fait deux ans que je suis diplômée. J’ai toujours aimé être auprès des personnes... J’ai cinq enfants, il fallait s’occuper d’eux. Après, j’ai commencé à travailler dans les maisons de retraite en tant qu’ASH [1], et on m’a proposé entre-temps la formation d’AS (aide-soignante). J’ai commencé en maison de retraite, j’étais ASH et j’ai fait ça deux ans ; ils m’ont proposé une formation pour être AMP (aide médico-psychologique) mais je suis tombée enceinte, donc je n’ai pas pu la faire.
Quand j’ai eu ma petite, j’ai passé le concours d’aide-soignante. C’est ma nièce qui m’avait inscrite à mon insu : avec mon mari, ils ont tout préparé et j’ai eu la convocation. J’ai passé mon concours, je l’ai eu et je suis rentrée à l’école, donc j’ai dû démissionner.

H : Vous ne regrettez pas ?

A.S : Non, pas du tout.

H : Qu’est-ce qui vous a marquée le plus dans votre parcours, avec les personnes âgées ?

A.S : Travailler avec des personnes âgées, c’est très très fort, on apprend beaucoup de choses qu’on ne sait pas nous-mêmes. On sait que tôt ou tard on va être comme ça, et qu’on aura besoin qu’il y ait quelqu’un qui s’occupe de nous... Donc c’est vrai qu’elles ont un parcours, pour certaines, qu’on ne connaît pas, et on apprend petit à petit à savoir qui elles étaient, ce qu’elles ont fait. C’est le respect ! Moi déjà je suis d’une culture où on respecte beaucoup les personnes âgées, c’est vraiment le « pilier » chez nous.

H : Quand vous dites « chez vous » : vous venez d’où ?

A.S : Je viens « des Îles ».

H : Et vous vivez davantage dans la famille, avec les personnes handicapées..?

A.S : Les personnes âgées, oui... On ne les met pas en structure, on sait pas ce que ça veut dire. La personne âgée reste avec nous jusqu’à la fin. La structure, je l’ai connue ici ; c’est vrai que j’ai grandi en France, j’ai grandi ici, donc je peux pas dire que j’ai la coutume de là -bas. Mais c’est vrai que chez nous c’est vraiment important... Si c’est notre grand-mère, on sait que c’est la mère de notre mère, et que notre mère nous a eue, donc c’est un « suivi » : on peut pas se permettre de dire... Après, il y a des exceptions. Ici si on voit des structures, c’est parce qu’on peut pas faire autrement, ou c’est qu’ils n’ont plus de famille, qu’ils n’ont pas trop le choix.

H : D’après vous, la vieillesse engendre le handicap, ou la vieillesse en elle-même est un handicap ?

A.S : Je vais dire que oui : ça va être un handicap, parce qu’il y a la maladie. C’est un handicap parce que ces personnes ont vécu, elles ont été comme vous et moi, elles avaient leur vie, leur famille, pour celles qui en ont eues... elles avaient un travail, et puis du jour au lendemain, on ne se rappelle plus qui on est, on ne sait plus d’où on vient. C’est un handicap, pour moi c’est un handicap.

H : Pour vous, la vieillesse est-elle une forme de handicap, ou ce n’est pas comparable ? Est-ce que c’est un autre type de handicap, ou bien est-ce un handicap ordinaire, comme on peut parler d’un handicap mental, visuel ou physique ?

A.S : La vieillesse engendre tout ça, je veux dire qu’il y a des personnes qui perdent la tête, comme avec la maladie d’Alzheimer. C’est quelque chose qu’elles n’avaient pas avant, c’est même pas héréditaire, donc on peut pas dire que sur une famille donnée, il y aura une personne qui aura cette maladie. Je prends mon exemple à moi : c’est en travaillant maintenant dans ce milieu que je sais que mon arrière-grand-mère avait un Alzheimer, mais à l’époque je savais pas ; chez nous on dit « elle est folle, elle perd la tête, elle dit n’importe quoi ». J’étais jeune, j’avais onze ans, je voyais qu’elle faisait des choses qui me paraissaient aberrantes, que même moi elle ne me reconnaissait pas ; ça me paraissait un peu... J’avais peur d’elle. Et cinq minutes après c’était un amour.
Après, la vieillesse peut engendrer des maladies, il y en a qui deviennent aveugles, qui deviennent sourds, qui ne parlent plus, qui font des crises...

H : Est-ce que vous pensez que notre société sait répondre aux besoins des personnes âgées, maintenant qu’on sait que la société vieillit ?

A.S : Oui... Quand j’ai commencé dans ce milieu, il n’y avait pas autant d’auxiliaires de vie, de personnes qu’on gardait dans les maisons. On les plaçait directement parce qu’on se disait qu’ils n’étaient pas normaux, on les mettait en structure. Maintenant on essaie de garder la personne âgée le plus possible dans sa maison, avec son autonomie ; s’il y a quelqu’un qui peut l’aider, on peut la garder. Avant ça n’existait pas. Moi quand j’étais en stage, j’ai vu une dame qui avait un début d’Alzheimer, et elle me répétait dès qu’elle était lucide : « j’espère qu’ils vont pas me placer dans une structure ». C’était son souhait, tous les jours elle disait « j’espère que mon fils ne me placera pas, je ne veux pas aller en maison de retraite ».

H : Pourquoi ces personnes sont tellement réticentes par rapport aux maisons de retraite ?

A.S : Je pense qu’elles se sentent abandonnées. Je peux me mettre à leur place... Toute votre vie, vous avez eu votre chez vous, votre façon d’être, votre télé, votre radio, vous vous levez et couchez quand vous voulez, vous mangez quand vous voulez, et quand vous êtes en structure on vous lève le matin, petit-déjeuner... Si vous avez envie de vous coucher et que ce n’est pas l’heure, on ne peut pas vous mettre au lit parce qu’il faut la surveillance... Donc je me mets à leur place...

H : Est-ce que vous pensez que nous, plus jeunes, on se prépare suffisamment pour cette étape de notre vie ?

A.S : Je ne crois pas, puisqu’on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, donc même si on l’a préparée...

H : Comment vous vous voyez à cette étape-là ?

A.S : J’espère seulement... Chez nous on dit « faites beaucoup d’enfants, vous en aurez toujours au moins un qui va s’occuper de vous ». Moi j’en ai cinq, donc j’ai l’espoir qu’il y en ait au moins un qui va me dire « je vais m’occuper de toi, je te mettrai pas en maison de retraite ».
Ma mère... Elle était ici, je me suis mariée, et elle a quitté ses petits-enfants, ses enfants, pour aller avec sa mère ; donc elle a quitté l’amour de ses petits-enfants, elle ne les a pas vus grandir, mais c’était sa mère. Elle m’a posé la question. Je lui ai dit oui, ta priorité c’est ta maman, mais je suis sûre que quelque part ça lui faisait mal. Elle a quitté tout ce qu’elle avait ici, elle ne pouvait pas laisser sa mère. Surtout que ma grand-mère était aveugle, donc c’est ma mère qui s’en occupait, qui la lavait... c’est important, je veux dire.

H : Nous sommes au début de l’été. Comment doit-on aider les personnes âgées par rapport à la chaleur ? Comment reconnaître qu’une personne âgée est déshydratée ?

A.S : Déjà , elle transpire, elle délire, elle risque de dire n’importe quoi, et elle a les yeux dans le vide : là c’est déjà une grosse alerte, une personne qui est somnolente, qui dort tout le temps, c’est pas normal du tout.
Les mesures à prendre c’est de la faire boire, sans attendre qu’elle nous le demande, parce que certaines personnes ne le font pas. À nous de voir si cette personne a besoin de boire. Après, si on lui met le verre et qu’elle ne le prend pas, c’est qu’elle n’a pas envie, mais notre rôle c’est d’essayer au moins... Après, quand il fait très chaud, on les humidifie avec de l’eau, en passant un gant pour les rafraîchir. Dans la journée, il faut fermer les rideaux : ouvrir les fenêtres le matin, les refermer dans l’après-midi et fermer les rideaux, pour garder plus de fraîcheur... Mais toujours surveiller. Il ne faut jamais oublier, été ou hiver, que ce sont des personnes âgées : c’est comme un enfant, il faut le faire boire, parce qu’il ne va pas nous le demander, ou comme un bébé qui n’arrive pas à dire qu’il veut boire... Comme on dit, quand on vieillit, on redevient enfant.

H : Votre approche des personnes âgées, c’est un peu la même que votre approche des enfants ?

A.S : On peut les voir comme des enfants mais... Nous on est jeunes, on sait ce qu’on veut, on va aux toilettes, on est autonomes, on se débrouille ; mais la personne âgée a besoin de protection, donc la comparaison avec un enfant, un bébé, c’est qu’il faut la faire manger, voir ses besoins, la laver, la « mettre propre »... Il y a des personnes, on va leur demander « est-ce que cette robe vous convient ? » On sait parfaitement qu’ils vont nous répondre... avec les yeux, et au fur et à mesure qu’on les connaît, on va comprendre si c’est oui ou si c’est non.

H : Justement, comment vous apprenez les gestes des personnes âgées dont vous vous occupez ?

A.S : Après, c’est l’instinct de chacun, j’aurais pas le même instinct que ma collègue... Chacun a sa façon d’être.

H : Que vous donnent ces personnes au quotidien ?

A.S : À force d’être avec eux, d’être toujours là , de s’occuper d’eux, il y a ce lien qui se crée. Je veux dire, on passe quand même dix heures avec eux, quand on n’est pas à la maison, on est ici. C’est énorme... Dans une vie, dix heures par jour avec une personne, c’est beaucoup !

H : Est-ce qu’une personne vous a marquée plus que les autres ?

A.S : Oui, une personne quand je travaillais dans une maison de retraite... Ce jour-là je devais travailler la semaine, donc du lundi au vendredi, et on m’a demandé de faire le samedi. Le samedi, je suis arrivée et je me suis occupée de cette dame. Elle avait un Alzheimer. Elle m’a dit : « ah ? C’est vous qui êtes là ? », j’ai répondu « oui, c’est moi ». On a fait la toilette tranquillement, elle me parlait de son enfant comme d’habitude. D’un coup, elle me dit : « il faudrait que je sois belle pour aller manger, parce que je vais sortir demain » ; c’était la veille des fêtes de Noël, elle devait aller manger chez son fils. On a commencé à parler, et elle est partie en salle à manger. En revenant, elle s’est trompée de chambre ; donc j’attends avec un autre collègue (j’étais fatiguée), et il me dit de m’installer deux minutes, qu’il va commencer à les coucher pour la sieste, et qu’après je ferai le reste. De loin j’entendais la voix de la dame. J’ai dit à mon collègue « c’est bizarre, je l’entends crier ». On finit par la trouver dans une autre chambre. On l’a ramenée dans sa chambre et elle disait : « je suis pas bien, je suis pas bien, je vais mourir »... Je lui demande pourquoi elle dit qu’elle va mourir, que c’est pas possible, qu’elle était bien tout à l’heure, qu’on avait parlé de tout et de rien, qu’elle allait partir... c’est ça qui m’a beaucoup touchée, pour moi c’était insensé le fait qu’elle allait mourir, tout allait bien, c’était pas possible.
Donc on l’a mise au lit, on a appelé l’infirmière. Je commence à la déshabiller, et je vois qu’elle commence à être toute « marbrée ». J’ai dit à mon collègue c’est pas possible, elle était pas comme ça ce matin ; il m’a dit « non, t’as pas dû faire attention, elle devait être comme ça ».
L’infirmière arrive, regarde et dit « effectivement il y a un souci ». Donc j’étais toute paniquée... Elle dit que de toute façon, elle va appeler le médecin de garde. Avant que le médecin n’arrive, j’allais pour partir et la dame m’attrape la main : « non non je ne veux pas que vous partiez, d’abord appelez mon fils ». L’infirmière dit qu’elle va l’appeler, Madame X m’attrape la main et me dit : « il ne faut pas que vous partiez, je vais mourir, je ne veux pas mourir seule ». Je ne savais plus quoi dire. Elle me dit encore : « je veux que tu sois là pour moi, je veux mourir auprès de quelqu’un ».
Je suis restée, et effectivement elle est morte dans mes bras. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Le temps que le médecin arrive, elle était morte. Quand mon mari est venu me chercher, j’étais en pleurs.
Il a fallu plus de quinze jours pour que je puisse rentrer dans cette chambre, et à chaque fois je revoyais l’image, je réentendais ce qu’elle m’avait dit. Quand je rentrais chez moi, mes enfants me disaient « maman, qu’est-ce qui t’arrive ? ». J’ai assisté à quelque chose qui m’a bouleversée.

H : Si ça vous arrivait aujourd’hui, vous réagiriez de la même façon, ou après quelques années de travail on tombe dans la routine ? Est-ce qu’on peut tomber dans la routine en travaillant avec les personnes âgées ?

A.S : On est des humains. C’est impossible de travailler avec des personnes âgées et de pas lier d’affinités avec certaines. Sinon c’est qu’on n’est pas des humains et que c’est pas la peine de faire ce métier ! Il faut être professionnel, mais aussi humain.

Notes

[1agent des services hospitaliers.


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